Le Japon et sa vision singulière du divin : une autre relation entre les dieux et le monde
Les religions sont censées être nées pour apporter la paix. Pourtant, l’humanité n’est toujours pas parvenue à faire disparaître les guerres fondées sur des oppositions religieuses.
Dans l’histoire du Japon, il y eut certes des affrontements entre des moines bouddhistes armés et des samouraïs. Mais il ne s’agissait pas de guerres menées au nom de la religion elle-même. Une période de persécution des chrétiens a également existé, mais elle relevait avant tout d’une mesure de résistance face aux politiques coloniales des puissances occidentales ; à strictement parler, ce n’était donc pas une guerre religieuse.
Pourquoi le Japon n’a-t-il pas connu de guerres de religion ?
Selon certains, la réponse réside dans une différence fondamentale : la manière dont sont conçus Dieu et le monde.
Je voudrais ici évoquer cette vision japonaise du religieux, singulière et parfois difficile à saisir pour ceux qui lui sont extérieurs.
Le monde avant les dieux ?
Dans de nombreuses traditions religieuses, Dieu existe avant toute chose et crée ensuite le monde.
Mais dans le Kojiki — le plus ancien recueil mythologique japonais — l’ordre est inversé : l’univers existe d’abord, et ce serait de lui que les dieux sont nés.
Un Dieu tout-puissant ?
Dans beaucoup de religions, Dieu est une présence absolue : omniscient, omnipotent, infaillible.
Dans les mythes japonais, au contraire, les dieux apparaissent profondément humains.
On y voit des parents divins abandonner à la mer un enfant qui n’était pas pleinement formé à sa naissance; un dieu, fou de douleur après la mort de son épouse survenue lors de la naissance du dieu du feu, tuer son propre enfant dans un accès de colère ; ou encore un époux incapable de renoncer à revoir sa femme disparue, allant jusqu’à pénétrer dans le royaume des morts et provoquant une catastrophe.
Les dieux japonais ne sont pas des êtres parfaits et inaccessibles : ils éprouvent des émotions, commettent des erreurs et agissent parfois avec une impulsivité très humaine.
Une continuité entre les dieux et les hommes
L’empereur du Japon est traditionnellement considéré comme descendant des dieux.
Plus largement encore, il existe dans la culture japonaise l’idée que l’humanité elle-même descend des divinités.
Dans le christianisme, Dieu est Dieu et l’homme est homme : les deux sphères sont distinctes. Au Japon, cette frontière apparaît plus perméable.
L’histoire japonaise offre également de nombreux exemples de personnages réels qui furent divinisés après leur mort.
Sans prétendre que dieux et hommes soient placés sur un pied d’égalité, il n’existe pas entre eux une barrière absolue et infranchissable.
La nature comme puissance suprême
Dans de nombreuses religions, l’ordre des choses pourrait se résumer ainsi : Dieu → l’homme → la nature.
Dans la mythologie japonaise, l’ordre semble plutôt être : nature → dieux → hommes.
Puisque les dieux sont nés au sein même de la nature, chaque montagne possède son dieu, chaque mer le sien.
Il faut aussi rappeler que vivre dans le Japon ancien signifiait affronter un environnement particulièrement rude.
Des étés écrasants de chaleur, des hivers mordants, des tremblements de terre, des tsunamis, des volcans en éruption, sans oublier les typhons.
Face à une force à laquelle l’être humain ne peut jamais totalement résister, la nature s’imposait comme une puissance absolue. C’est peut-être ainsi qu’est née une conception religieuse où elle occupe la place centrale.
Le goût japonais pour l’ambiguïté
On dit souvent des Japonais qu’ils évitent les réponses trop tranchées. Cette préférence pour la nuance et l’ambiguïté se retrouve aussi dans leur vision du sacré.
La frontière entre la nature et les dieux est floue ; celle qui sépare les dieux des hommes l’est tout autant.
Mais c’est peut-être précisément cette indétermination qui a permis la naissance d’une multitude de divinités. Et parce que les dieux n’y sont pas conçus comme des entités absolues, l’accueil d’autres religions s’est souvent fait avec relativement peu de résistance.
Nous ne savons probablement pas, nous autres humains, quelle vision est juste ou meilleure qu’une autre. Mais certains voient là une des raisons pour lesquelles le Japon n’a pas connu de véritables guerres de religion.
L’ambiguïté est souvent critiquée. Pourtant, si elle permet d’éviter les conflits, elle possède peut-être aussi ses vertus.
Et vous, qu’en pensez-vous ?
ABE KENGO
Traduction : LINALE-WATAYA Julika
