Le vécu du grand séisme — Ce que j’ai vu, ce dont nous aurons besoin demain
11 mars 2011
Ce jour-là, le nord-est du Japon fut frappé par un séisme d’une violence exceptionnelle, suivi d’un tsunami dévastateur et d’un accident nucléaire majeur. Chacun se souvient encore des images qui ont fait le tour du monde.
À cette époque, je vivais dans la préfecture de Chiba, aux portes de Tokyo. Mon père étant originaire du Tōhoku, cette catastrophe m’a profondément marqué, au point de me laisser pendant plusieurs années dans un état de tristesse et d’abattement.
Aujourd’hui, je voudrais raconter ce que j’ai vécu.
À 14 h 46, la terre s’est mise à trembler dans le nord-est du pays.
La secousse atteignit rapidement la région où je vivais. J’étais alors dans un restaurant de hamburgers, attablé devant un déjeuner tardif, lorsque le bâtiment fut violemment secoué. Employés comme clients se réfugièrent instinctivement sous les tables.
Au-dessus de nos têtes, des luminaires suspendus oscillaient avec une violence inquiétante.
Je me suis levé pour tenter de retenir l’un d’eux, craignant qu’il ne se décroche et ne projette des éclats de verre dans toute la salle. Mais il était déjà presque impossible de rester debout tant la terre bougeait sous nos pieds.
Les Japonais sont habitués aux tremblements de terre. Au début, personne ne semblait réellement paniquer.
Puis les secondes passèrent.
La secousse ne cessait pas.
Peu à peu, la peur s’installa.
Elle dura trois minutes seulement.
Trois minutes qui, au cœur du chaos, nous semblèrent durer une éternité.
Après le séisme, je suis rentré précipitamment chez moi. Peu après, ma fille, alors âgée de dix ans et scolarisée en quatrième année d’école primaire, rentra elle aussi en courant.
Elle était terrifiée, mais le simple fait de nous retrouver sembla l’apaiser.
Les répliques continuaient sans relâche.
Je pensais alors aux camarades de ma fille dont les deux parents travaillaient à l’extérieur. Les réseaux téléphoniques étaient saturés et les trains s’étaient arrêtés. Beaucoup d’enfants risquaient de rester seuls, sans nouvelles de leurs parents bloqués à des kilomètres de chez eux.
Je ne pouvais m’y résoudre.
Avec ma fille, nous sommes allés de maison en maison chercher les enfants du voisinage. Nous avons laissé des messages sur les portes afin que les parents sachent où retrouver leurs enfants, puis nous les avons accueillis chez nous.
Les secousses se poursuivirent pendant près d’un mois.
Pourtant, le simple fait d’être ensemble permit sans doute d’atténuer un peu la peur.
Les trains étant à l’arrêt, d’innombrables salariés rentrèrent chez eux à pied après plusieurs heures de marche.
Les parents des enfants finirent eux aussi par arriver jusqu’à notre maison après avoir découvert les messages laissés sur leurs portes.
Pendant ce temps, nous suivions les informations à la télévision.
Les mêmes images revenaient sans cesse : des villes entières du Tōhoku emportées par des vagues gigantesques.
Parmi elles figurait la ville où, enfant, je passais chaque année mes vacances.
Voir disparaître sous mes yeux les paysages de mon enfance fut un choc indescriptible.
À force de regarder ces images en boucle, j’en éprouvais des nausées.
Je finis par ne plus pouvoir allumer la télévision.
Dans la soirée du 11 mars, la situation de la centrale nucléaire de Fukushima devint incontrôlable.
Le lendemain, le 12 mars à 15 h 36, une explosion secoua le site.
En voyant ces images, j’ai cru assister à la fin du Japon tel que nous le connaissions.
Les transports ferroviaires de Tokyo reprirent en grande partie dès le 12 mars.
Mais le pays manquait désormais d’électricité.
Les enseignes furent éteintes, l’éclairage des gares réduit de moitié.
Lorsque Tokyo, cette ville qui ne connaissait jamais l’obscurité, se retrouva plongée dans une lumière blafarde, j’eus une nouvelle fois le sentiment d’assister à la fin d’une époque.
Des coupures d’électricité programmées furent instaurées afin de limiter la consommation.
Lorsque venait l’heure de ces coupures, la ville disparaissait dans le noir.
Les feux de circulation s’éteignaient eux aussi.
Seuls les phares des voitures éclairaient encore les rues.
Pour tenter de combattre l’angoisse qui gagnait chacun d’entre nous, j’ai proposé à ma fille d’aller regarder les étoiles.
Nous avons marché dans cette ville inhabituellement silencieuse et plongée dans l’obscurité.
Le ciel était couvert et nous n’avons vu aucune étoile.
Pourtant, je n’ai jamais oublié cette promenade.
Je devais quitter le Japon pour m’installer au Vietnam le 23 mars suivant.
La plupart de nos affaires avaient déjà été vendues ou jetées.
Notre départ était prévu après un passage à Osaka pour saluer nos proches avant de revenir prendre notre avion à l’aéroport de Narita.
Nous n’avions plus de voiture.
Plus de machine à laver.
Plus de four à micro-ondes.
Il ne nous restait qu’un téléviseur, un tapis chauffant, quelques futons et un climatiseur.
Nous avons finalement renoncé à partir pour Osaka, craignant de ne plus pouvoir revenir.
Je pensais alors que les commerces, les supermarchés et les laveries automatiques suffiraient à couvrir nos besoins.
Je me trompais.
Les rayons des magasins se vidaient rapidement.
Les laveries étaient fermées en raison des coupures d’électricité répétées.
Dans ces circonstances difficiles, ce sont nos voisins qui nous ont permis de tenir.
Sans leur aide, nous n’aurions probablement pas traversé cette période de la même manière.
Il fallut près d’une semaine pour obtenir des nouvelles de nos proches et amis vivant dans le Tōhoku.
La plupart étaient sains et saufs.
Mais trois membres de ma famille — un oncle et deux tantes — restaient introuvables.
À la télévision, certains commentateurs affirmaient alors qu’il était dangereux de vivre sur le littoral et que les habitants devraient tous être déplacés vers les montagnes.
Ces propos me révoltaient.
Les populations côtières vivent de la mer depuis des générations.
Qui pêche les poissons que vous mangez ?
Que deviendraient ces hommes et ces femmes loin de l’océan ?
Il est facile de donner des leçons derrière un plateau de télévision sans jamais réfléchir à la réalité de ceux qui vivent de leur métier et de leur territoire.
Lorsque j’ai finalement quitté le Japon, j’avais le sentiment douloureux de fuir mon pays alors qu’il traversait l’une des pires épreuves de son histoire.
Je suis monté dans cet avion avec le poids de la culpabilité.
Les nouvelles définitives concernant ma famille arrivèrent trois mois plus tard.
Mon oncle souffrait des jambes et ne pouvait pas marcher rapidement.
L’une de mes tantes était restée auprès de lui.
Tous deux furent emportés par les flots.
La seconde tante fut retrouvée plus tard dans les décombres de sa maison.
Le Japon est un pays de séismes.
Nous ne pouvons empêcher la terre de trembler.
D’autres catastrophes majeures surviendront peut-être un jour.
Face à une nature dont la puissance dépasse celle des hommes, nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude.
Lorsque tout s’effondre, ce sont les liens humains qui sauvent des vies.
Si je poursuis aujourd’hui mon engagement au sein de JAPO, c’est précisément pour transmettre cet esprit d’entraide aux générations futures.
Il n’est pas nécessaire que tout le monde comprenne ce message.
S’il peut être entendu par quelques personnes de plus, alors cela suffira déjà à donner un sens à cette démarche.
Et c’est pour cette raison que je continuerai à avancer.
ABE KENGO
Traduction : LINALE-WATAYA Julika
