La désinformation tue. Le terrible enseignement laissé par un grand séisme.

En 1923, un séisme colossal frappa la région du Kantō, au Japon.
Les villes, dont Tokyo, furent réduites à l’état de ruines. Il était 11 h 58. À cette heure-là, dans d’innombrables foyers et commerces, on préparait le repas sur le feu. Les incendies qui s’ensuivirent aggravèrent encore le désastre.

Ma propre grand-mère, qui vivait alors à Tokyo, fut victime de cette catastrophe. Elle racontait que des foules fuyant les flammes se pressaient vers les rivières. Submergés par ceux qui arrivaient derrière eux, beaucoup périrent noyés, engloutis dans la cohue.
Au total, plus de 100 000 personnes perdirent la vie lors du Grand séisme de Kantō.

Au cœur de ce chaos, une rumeur infâme fit d’autres victimes.
Elle visa une communauté bien précise : les Coréens installés au Japon, originaires de la péninsule coréenne — aujourd’hui la Corée du Sud et la Corée du Nord.

Dans la confusion des incendies et des ruines, un bruit se répandit sans que l’on sache d’où il provenait :

« Des Coréens ont empoisonné les puits. »
« Ils provoquent des incendies et des émeutes. »

Épuisés, traumatisés, nombre de sinistrés crurent ces accusations sans la moindre preuve.
La rumeur se propagea à une vitesse fulgurante. Des citoyens habituellement paisibles en vinrent à commettre l’irréparable.

Partout se formèrent des milices d’autodéfense.
Au départ simples patrouilles chargées de protéger les quartiers, elles perdirent rapidement tout discernement. Armés de sabres ou de fusils de chasse, leurs membres sillonnaient les rues et forçaient les passants à prononcer une phrase :

«jûgo’en, goju’sen» (quinze yens, cinquante sen)

Le sen étant une subdivision du yen.
Pourquoi cette formule ? Parce que sa prononciation, pensait-on, était difficile pour les locuteurs d’origine coréenne. Ceux qui trébuchaient sur les sons étaient suspectés — et souvent battus.

Ces violences éclatèrent dans toute la région du Kantō, principalement autour de Tokyo. On estime que plusieurs centaines de personnes au moins furent tuées.

Plus grave encore : la police et l’armée elles-mêmes furent gagnées par la confusion et crurent, elles aussi, à ces mensonges. Certains journaux relayèrent la rumeur comme s’il s’agissait d’un fait établi.

Pourtant, une autre histoire mérite d’être racontée.

À Yokohama, dans la préfecture de Préfecture de Kanagawa, plus d’un millier de personnes se massèrent devant un commissariat, exigeant qu’on leur livre les Coréens réfugiés à l’intérieur. Environ 300 personnes s’y étaient abritées. Les policiers, eux, n’étaient qu’une poignée.

À la tête du commissariat se trouvait alors Ōkawa Tsunekichi. Face à la foule prête à exploser, il lança :

« Si vous voulez les frapper, frappez-moi d’abord ! »

La foule répliqua : « Et s’ils s’échappent, qui en portera la responsabilité ? »
Il répondit :

« Alors je prendrai la responsabilité. Je me ferai seppuku. »

Ces mots, dit-on, suffirent à calmer les esprits.

Cet épisode montre que même un peuple réputé calme et bienveillant peut perdre toute lucidité dans la panique. Acculé, l’être humain est capable d’actes impensables. Cela vaut lors d’une catastrophe naturelle — mais aussi, à une autre échelle, dans les crises du quotidien.

C’est précisément dans l’urgence qu’il faut préserver son sang-froid.
Accuser autrui ne résout rien.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux débordent eux aussi de rumeurs et de fausses informations. Plus que jamais, il nous appartient de vérifier les faits, de douter, de garder la tête froide.

Et vous — êtes-vous certain de ne jamais vous laisser emporter par les rumeurs en ligne ?

ABE KENGO

Traduction : LINALE-WATAYA Julika

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