Le vrai visage de Ryōmen Sukuna, le « démon » de l’histoire japonaise
Les amateurs du célèbre manga et anime Jujutsu Kaisen connaissent sans doute Ryōmen Sukuna, l’antagoniste le plus redouté de la série. Doté d’une puissance écrasante, il apparaît comme l’incarnation même du mal, semant le chaos sur son passage.
Mais cette figure légendaire était-elle réellement le monstre que l’histoire nous présente ?
Pour tenter de répondre à cette question, il faut remonter aux origines de la mémoire historique japonaise.
Ryōmen Sukuna apparaît dans le Nihon Shoki, une chronique officielle achevée en 720, considérée comme le plus ancien ouvrage historique publié sous l’autorité de l’État japonais. Composé de trente volumes, ce texte monumental constitue l’un des fondements de l’historiographie nationale.
Le personnage y est décrit comme une créature monstrueuse dotée de deux visages et de quatre bras. Accusé de pillages et d’exactions contre la population, il aurait finalement été vaincu par des guerriers envoyés par l’empereur.
Le fait qu’une telle créature figure dans une chronique officielle illustre à lui seul la singularité de l’histoire japonaise.
Mais un être possédant deux visages et quatre bras a-t-il réellement existé ?
De nombreux historiens estiment aujourd’hui qu’il s’agit probablement d’une construction politique destinée à justifier la victoire du pouvoir central.
Car l’histoire est souvent écrite par les vainqueurs.
Pour faire de Sukuna l’incarnation du mal, son apparence comme ses actes auraient été volontairement déformés afin de légitimer sa défaite et d’asseoir l’autorité du gouvernement de l’époque.
Alors, qui était réellement Ryōmen Sukuna ?
Selon les traditions locales de la région de Hida, dans l’actuelle préfecture de Gifu, le portrait est radicalement différent.
Oui, Sukuna y est décrit comme un homme d’une stature exceptionnelle. Mais il ne possédait qu’un seul visage et deux bras, autrement dit les attributs les plus ordinaires d’un être humain.
Dans cette région, il n’est pas considéré comme un démon, mais comme un héros protecteur.
La légende raconte qu’il se serait opposé au pouvoir central afin de défendre les habitants de son territoire.
Ainsi, là où le Nihon Shoki le présente comme une figure démoniaque, les habitants de Hida le vénèrent encore aujourd’hui comme une divinité tutélaire.
Le nom même de « Ryōmen » signifie « deux visages », tandis que « Sukuna » serait son véritable nom. Les statues qui lui sont consacrées dans la région représentent effectivement deux visages : l’un sévère, tourné vers les ennemis extérieurs, l’autre bienveillant, destiné à protéger le peuple.
Plusieurs lieux de la région perpétuent encore aujourd’hui sa mémoire.
Le temple Senkō-ji, que la tradition attribue à Sukuna lui-même, aurait été construit afin de prier pour le bonheur et la prospérité des habitants.
Au temple Zenkyū-ji subsiste également une pierre connue sous le nom d’« Ozen-ishi ». Selon la légende, les habitants y auraient accueilli Sukuna avant une bataille contre les forces impériales.
Sa taille imposante l’aurait contraint à vivre dans des grottes, et il aurait pris ses repas sur cette pierre installée dans le jardin afin d’éviter d’endommager les maisons de ceux qui l’invitaient.
Difficile, dans ces conditions, d’imaginer un être aussi attentif aux autres sous les traits d’un démon sanguinaire.
Le Sukuna arrogant et tyrannique popularisé par la fiction contemporaine n’est sans doute qu’une interprétation parmi d’autres.
Dans les chroniques officielles, il demeure un ennemi de l’État.
Dans sa terre natale, il est devenu un héros et une divinité protectrice.
Alors, entre l’histoire écrite par le pouvoir et la mémoire conservée par les peuples, laquelle choisissez-vous de croire ?
ABE KENGO
Traduction : LINALE-WATAYA Julika
